Le retour d’Eugène poubelle en Haute Gironde

Cette fiction est inspirée de faits réels: si vous vous reconnaissez, ce n’est pas un hasard.

En 2025, en Haute-Gironde, le nom d’Eugène Poubelle n’est même plus une mention sur des plaques de rues. Il subsiste encore dans des manuels d’histoire mais qui s’en soucie. Pourtant depuis des mois, un autre nom revient sans cesse dans les courriers, les pétitions, les réunions publiques : « Touche pas à mes poubelles.

Dans les boîtes mail des élus, dans les commentaires en ligne, dans les manifestations publiques, les mêmes mots tournent en boucle : arrêt du porte-à-porte, points d’apport volontaires, service public dégradé.
Comme si, à force d’être prononcé, le mot « poubelle » finissait par réveiller celui qui l’a fait entrer dans la langue.

Un soir, quelque part entre deux mondes, l’ancien préfet de la Seine rouvre les yeux. Il ne comprend pas comment il a traversé plus d’un siècle. Il sait seulement qu’on l’appelle, qu’on tord le sens de son héritage, et qu’il doit voir de ses propres yeux ce qu’on fait de la collecte des déchets en France.

Quand le train s’arrête en gare de Saint-André-de-Cubzac, Eugène Poubelle descend sur le quai, abasourdi par le silence, la lumière froide des néons, les écrans lumineux. Il apprend vite la date : 2025. Le lieu : la Haute-Gironde. Et il sent confusément que s’il a été tiré de l’oubli, ce n’est pas pour une visite de courtoisie.

En sortant de la gare, une chose le frappe immédiatement.
Dans les rues autour, il ne voit plus de bacs devant les maisons. Pas de bennes à ordures qui passent de portail en portail, pas d’éboueurs qui saluent les habitants.

À la place, ci et là, des groupes de conteneurs gris, jaunes, verts, alignés comme des bornes.
Il s’approche. Une pancarte indique :
Point d’apport volontaire – Ordures ménagères – Tri sélectif.

Eugène se fige.
« Points… d’apport… volontaires ?« 
Il jette un regard circulaire.
« Et le porte-à-porte ? Où sont passées les tournées de collecte ?« 

Un peu plus loin, une femme âgée tire un sac sur un chariot à roulettes. Elle marche lentement, souffle court, vers les conteneurs. Derrière elle, la route monte légèrement. Il voit aussi un père qui transporte des sacs dans le coffre de sa voiture, ses enfants fatigués d’une journée scolaire sur la banquette arrière.

La colère commence à bouillonner.

« J’ai donné mon nom à la poubelle pour protéger les gens de la saleté dans les rues, pas pour les obliger à faire le travail du service public à leur place… » marmonne-t-il.

Plus tard dans la journée, il tombe sur une affiche collée à la va-vite sur un mur :

Réunion publique, Collectif Touche pas à mes poubelles. Non à l’arrêt du porte-à-porte. Non aux points d’apport volontaires imposés. »

Il s’y rend. La salle des fêtes est pleine : habitants de Saint-André-de-Cubzac, des villages autour, familles, retraités, travailleurs pressés. On entend des bribes de conversations :
« Ma mère ne peut plus porter ses sacs…« 
« On nous dit que c’est plus écologique…« 
« Moi je dois prendre la voiture à chaque fois…« 

Avant que la parole ne soit donnée au public, un représentant du service de gestion des déchets est invité à s’exprimer. Il projette des diapositives.

« Nous avons mis fin au ramassage en porte-à-porte pour réduire le nombre de tournées de camions », explique-t-il. « Moins de trajets, c’est moins d’émissions de CO₂. Grâce aux points d’apport volontaires, nous rationalisons le système : moins de kilomètres parcourus, une meilleure maîtrise des coûts pour la collectivité. C’est plus efficace, plus économique, plus respectueux de l’environnement.« 

Dans la salle, certains hochent la tête, d’autres serrent les lèvres.
Eugène écoute attentivement. Il ne nie pas d’un revers de main.

Il se lève enfin, demande la parole.
« Je suis Eugène Poubelle« , lance-t-il d’une voix ferme. Des rires incrédules fusent, puis le silence se fait en voyant son costume d’un autre âge, son regard brûlant.

« Vos arguments, je les entends« , commence-t-il. « Moins de tournées de camions, c’est en soi un objectif louable. Mieux rationaliser les circuits, faire attention à l’argent public, ce n’est pas absurde. Personne ici ne souhaite gaspiller les ressources, ni financières, ni environnementales.« 

Il marque une pause, puis sa voix se durcit.
« Mais un objectif environnemental ne justifie pas tout. Il ne justifie pas qu’on abandonne les personnes âgées au bas de leur côte, un sac à la main, par tous les temps. Il ne justifie pas qu’on oblige des familles à prendre la voiture pour aller au conteneur le plus proche. Il ne justifie pas qu’on dégrade un service public essentiel au nom d’une simplification qui oublie ceux qui ont le moins de moyens.« 

Les membres du collectif touche pas à mes poubelles acquiescent. L’un d’eux prend la parole :
« Ce que nous contestons, ce n’est pas l’idée de mieux trier ou de réduire les émissions. Nous aussi, nous voulons une gestion des déchets plus écologique. Mais pas au prix de l’abandon des plus fragiles. Pas au prix d’un service public cassé.« 

Une habitante enchaîne :
« On nous répète : moins de tournées, plus de rationalisation, moins de coûts. Mais dans la réalité, ce sont plus de contraintes pour nous. Plus de kilomètres à pied ou en voiture, plus d’angoisse pour les personnes seules, plus de nuisances autour des points d’apport volontaires saturés.« 

Eugène reprend, indigné :
« Le service public, ce n’est pas seulement une affaire de colonnes de chiffres noircies dans les bureaux de l’administration. C’est la promesse que la collectivité vient vers chacun, pas l’inverse. Le ramassage au porte-à-porte, c’était cela : l’État, la commune, la communauté qui assument leur part de responsabilité jusqu’à la porte de vos maisons.« 

Il désigne la carte des nouveaux points d’apport affichée au mur.
« Vous avez gardé le vocabulaire du progrès, écologie, rationalisation, maîtrise des coûts, mais vous en avez tordu le sens. Un progrès qui laisse au bord de la route les personnes âgées, les personnes handicapées, celles qui n’ont ni voiture ni moyens, n’est pas un progrès. C’est une régression habillée de vert.« 

Le représentant tente de se défendre :
« Nous n’avons pas le choix, les coûts explosent, il faut bien adapter le service…« 

« Non« , répond calmement Eugène. « Vous avez des choix. J’ai cru comprendre qu’il existait aujourd’hui des camions qui, en consommant de l’électricité, finissent par revenir moins chers que ceux qui roulent au pétrole. Vous pourriez moderniser vos véhicules et réduire certaines tournées sans pour autant supprimer totalement le porte-à-porte, en maintenant un service adapté pour les publics fragiles. Voilà ce que j’appellerais concilier réellement écologie et justice sociale, au lieu de tout faire reposer sur l’effort individuel des habitants.« 

Il se tourne vers l’assemblée :
Je n’ai pas passé ma vie à moderniser la collecte des déchets pour qu’un siècle plus tard, on utilise mon nom pour justifier l’inverse de ce que je défendais. La poubelle devait protéger la santé publique, pas servir d’alibi à une simplification comptable qui méprise le quotidien des gens.« 

Le porte-parole de Touche pas à mes poubelles conclut :
« Nous ne disons pas non à l’environnement. Nous disons non à un pseudo-progrès qui se fait contre les habitants et sur le dos des plus vulnérables. Oui, il faut trier. Oui, il faut limiter les tournées inutiles. Mais pas en supprimant brutalement le porte-à-porte, pas en imposant les points d’apport volontaires sans écouter ceux qui vivent ici.« 

Eugène hoche la tête, les yeux brillants.

« Alors continuez« , dit-il. « Mon nom n’a de sens que s’il sert à rappeler que la gestion des déchets est d’abord une question d’intérêt général. Vos élus doivent entendre ceci : on peut chercher à réduire les coûts et les émissions sans sacrifier le service public. Si l’écologie devient un prétexte pour faire des économies et compliquer la vie des plus fragiles, ce n’est plus de l’écologie, c’est du renoncement.« 

Dans la salle, les applaudissements éclatent.
En sortant dans la nuit fraîche de Haute-Gironde, Eugène regarde une dernière fois les silhouettes des points d’apport volontaires au loin.

« Si je suis revenu, pense-t-il, c’est pour que l’on se souvienne que derrière chaque poubelle, il y a une vie, une maison, une dignité.« 

Et ce soir-là, il sait que son héritage n’est pas perdu : en Haute-Gironde, il a désormais un nouveau visage, celui du collectif Touche pas à mes poubelles.

Article rédigé par Christian

Passionné par l'engagement citoyen, la photographie et la transmission des savoirs, je suis actif à la fois dans le milieu associatif et professionnel. Je dirige plusieurs projets axés sur la sensibilisation, l’éducation et l’expression artistique.

2 commentaires sur « Le retour d’Eugène poubelle en Haute Gironde »

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